Illustration de la page 140 du récit de Mary Rowlandson sur sa captivité ("The narrative of the captivity and restoration of Mrs. Mary Rowlandson) imprimé en 1682.

L’envol du moineau : comment une femme s’émancipe en captivité

L’envol du moineau est un roman historique passionnant, inspiré d’une histoire vraie. En 1675, Mary Rowlandson, la jeune épouse d’un pasteur de Lancaster dans le Nord-Est des États-Unis, qu’on appelle alors la Nouvelle-Angleterre, est capturée, avec trois de ces enfants, par une tribu indienne. Quelques années plus tard, elle fait le récit de ses trois mois de captivité dans un ouvrage intitulé A Narrative of the Captivity, Sufferings and Removes of Mrs. Mary Rowlandson. Publié en 2014, le roman d’Amy Belding Brown (sous le titre original de Flight of the Sparrow en anglais) s’inspire de ce texte et de divers autres témoignages de l’époque pour imaginer ce qu’a véritablement pu être l’expérience de Mary. L’envol du moineau est la traduction française de roman, à paraître le 21 mars 2019 aux éditions du Cherche Midi.

En lisant ce récit, on pense tout de suite au roman à succès Mille femmes blanches de Jim Fergus, publié six ans plus tôt. Fergus a d’ailleurs soutenu le travail de Belding Brown et reconnaît que l’ouvrage est basé sur un travail de recherche monumental. Contrairement à Mille femmes blanches, dont l’intrigue se déroule à la fin du XIXe siècle, L’envol du moineau plonge le lecteur deux siècles plus tôt, au moment des premières guerres entre Indiens et colons anglais. Le roman offre également une perspective intéressante sur la condition féminine au sein des communautés de Puritains installés en Nouvelle-Angleterre dans les années 1670.

La force du roman tient sans conteste dans son personnage principal, très attachant. Mariée à un pasteur puritain, Joseph Rowlandson, Mary est une mère dévouée pour ses trois enfants. Elle bénéficie d’un bon statut dans la communauté locale, mais sa vie bascule le jour où une tribu d’Amérindiens attaque son village. Faite prisonnière et séparée de ses enfants, elle survit pendant trois moins dans des conditions extrêmes, assaillie par la faim et extenuée par divers travaux forcés. Finalement rachetée par les Anglais, elle retrouve son mari mais réalise rapidement que rien ne sera plus jamais comme avant.

Le regard que Mary porte sur sa propre communauté, mais aussi sur les Indiens, est à la fois compassionné et critique. Élevée dans un univers où la religion est omniprésente, elle s’interroge sur sa foi et sur le sens des violences infligées par chacune des communautés à l’autre. À travers le processus d’émancipation de Mary, le roman aborde de nombreux thèmes intéressants comme la tolérance vis-à-vis des autres cultures, le rapport à la nature, la liberté de circulation, le mode d’éducation des enfants, ou encore le rôle des femmes.

Ainsi, le regard soupçonneux des autres, pour qui le séjour en terres sauvages de Mary l’a forcément « souillée », ne manque pas d’échos contemporains. Qu’il s’agisse de viol ou de non-viol, la parole des femmes est toujours mise en doute… Mary se retient par ailleurs à plusieurs reprises d’exprimer ses véritables opinions en public, craignant de subir le sort d’Anne Hutchinson, cette femme qui quelques années plus tôt avait été excommuniée et bannie de la colonie de Boston pour avoir osé remettre en cause certains préceptes de la doctrine puritaine.

Les préjugés de ces communautés de colons du XVIIe siècle sont à vrai dire au cœur de la souffrance de nombreux personnages. L’envol du moineau dénonce en filigrane l’hypocrise d’une société qui tolère l’esclavage mais qui condamne l’excès de tendresse entre un mari et sa femme, ou encore entre parents et enfants. Le roman est aussi un témoignage sur l’asservissement d’une culture par une autre. Le personnage de James l’Imprimeur, cet indien converti ayant contribué à l’impression du récit de Mary, en est le symbole.

Au final, L’envol du moineau offre donc bien plus qu’un moment d’évasion. Il s’agit d’un livre marquant, informatif et stimulant, qui n’a pas à rougir devant Mille femmes blanches.

J’ai aimé…

  • Le personnage de Mary. Jeune femme dévouée à sa famille mais critique envers les principes parfois très rigides de la culture puritaine, elle surmonte les épreuves avec courage et compassion. L’ensemble du roman est relaté de son point de vue, ce qui permet une forte identification du lecteur.
  • Le style de l’auteure. Dès le premier chapitre, le lecteur est immédiatement propulsé dans l’action à travers une scène d’accouchement un peu particulière. Les épisodes clés du récit sont par ailleurs riches en suspense et en émotions, sans toutefois virer à l’excès.
  • La description du mode de vie des Amérindiens et les comparaisons intéressantes avec la culture des colons anglais. La violence inhérente à chaque culture n’est pas occultée et l’auteure se garde d’idéaliser la civilisation amérindienne, même si son personnage principal est fasciné par certains aspects de cette culture, notamment en ce qui concerne le statut des femmes et des enfants.
  • La postface explicative qui relate les faits historiques et les principales sources utilisées par l’auteure dans ses recherches.

J’ai moins aimé…

  • Les dialogues entre Mary et son mari Joseph, parfois un peu redondants, et la relation entre Joseph et ses enfants, largement éludée, alors qu’eux aussi ont été marqués par leur séjour en captivité.
  • La scène du chapitre 25 lors de laquelle Mary tombe « par hasard » sur James dans son jardin en pleine nuit. Une coïncidence peu crédible – heureusement la seule véritable invraisemblance du roman.

Merci à NetGalley et aux éditions du Cherche Midi de m’avoir permis de lire ce livre avant sa publication officielle le 21 mars 2019.

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