« La Douleur » ou l’interminable attente des femmes après la Libération

La Douleur est une adaptation au grand écran du célèbre roman publié par Marguerite Duras en 1985 et inspiré de l’expérience personnelle de l’écrivaine, dont le mari Robert Antelme a été incarcéré dans un camp de concentration nazi en 1944-1945.

Le film de Finkiel, comme le roman de Duras, est écrit à la première personne. Pendant plus de deux heures, le réalisateur multiplie les gros plans sur le visage et la nuque de Marguerite (Mélanie Thierry, troublante et émouvante), la suivant pas à pas dans les rues de Paris où elle cherche la trace de son mari arrêté en juin 1944 pour avoir participé à un réseau de résistance à l’occupant allemand. La voix off, omniprésente, cite de nombreux passages des journaux de Duras, contribuant à immerger le spectateur au plus profond des pensées de ce personnage féminin tourmenté, à la fois déterminée à retrouver son mari et assaillie de doutes sur le sens de sa quête.

Dans la première moitié du film, Marguerite développe une relation ambiguë avec l’inspecteur de police Pierre Rabier (Benoît Magimel), collaborateur au service de la Gestapo dont l’attirance pour Marguerite lui fait promettre de protéger Robert. Au fil de leurs rendez-vous quotidiens, chacun essaie de manipuler l’autre pour arriver à ses fins (retrouver son mari pour Marguerite, démanteler un réseau de résistants pour Pierre) sans que l’on sache exactement qui mène le jeu.

La victoire des Alliés quelques semaines plus tard finit par changer la donne et Pierre est contraint de fuir Paris. Commence alors une interminable attente pour Marguerite et les nombreuses femmes, filles et mères de déportés, plongées dans une incertitude quasi totale quant au sort réservé à leurs hommes. Cette deuxième partie du film est à la fois la plus intéressante et la plus éprouvante pour le spectateur.

Elle est intéressante car elle montre un aspect de l’expérience féminine souvent négligé dans les films sur la Seconde Guerre mondiale, à savoir le caractère insoutenable de l’attente du retour des déportés, bien des mois après la Libération de Paris. L’absence de nouvelles et d’informations officielles fiables, les diverses rumeurs sur le sort réservé aux prisonniers par les Allemands en fuite… tous ces facteurs créent un climat extrêmement tendu dans lequel Marguerite et ses compagnes d’infortune tentent de préserver leur santé mentale.

Cette partie du film est toutefois éprouvante dans la mesure où le réalisateur multiplie les effets pour faire dériver le spectateur avec Marguerite… Robert est-il mort ? Est-il vivant ? Dans quel état va-t-il revenir de la guerre ? Comment Marguerite va-t-elle réagir, elle qui entretient des sentiments pour Dionys (Benjamin Biolay), camarade résistant et ami de son mari ? Comment trouver sa place dans le nouveau régime gaulliste ? Les flous, voire les dédoublements de personnage utilisés par Finkiel pour illustrer la confusion des pensées de Marguerite sont par moments assez pesants, mais force est de reconnaître que les moyens employés contribuent à faire ressentir au spectateur la douleur de l’attente des femmes de déportés, leur frustration liée aux nombreuses incertitudes, mais aussi leur culpabilité d’être en vie alors que tant d’autres sont morts.

Si la voix off et le caractère introspectif très appuyé du film risquent de rebuter certains spectateurs, les mots de Marguerite, distillés tout au long du film, contribuent à créer une tension dramatique finalement assez fidèle au climat du roman de Duras (« Il se sert de moi alors que je crois me servir de lui », ou encore « Je suis à sa merci et chaque jour je cours vers lui »). Une expérience à la fois très subjective et universelle sur les semaines et les mois de chaos qui ont suivi la Libération.

Article écrit pour LeSuricate Magazine

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