« Le grand Coeur » de Jean-Christophe Rufin

Habituée des romans historiques à grand tirage dont le personnage principal est une femme en conflit avec les contraintes de son temps, j’ai choisi Le grand Cœur afin d’expérimenter un autre style, une approche plus « littéraire » de la fiction historique. L’écriture de Jean-Christophe Rufin est en effet recherchée, très riche, et l’auteur prend de nombreuses libertés avec les conventions du genre.

La première phrase donne le ton (« je sais qu’il est venu pour me tuer »). Un roman historique écrit à la première personne, c’est assez peu courant, et cela permet dans une certaine mesure de renforcer le processus d’identification au personnage principal, Jacques Cœur. À cela s’ajoute une mise en abîme, puisque nous lisons les « mémoires » de Cœur alors même qu’il les écrit. Cette structure narrative signifie que les faits nous sont relatés avec un jugement rétrospectif. Cela créé une sorte de suspense, lorsque le narrateur « annonce » un personnage ou un évènement important sans l’expliquer tout de suite. Toutefois, cette façon de titiller la curiosité du lecteur est parfois irritante car elle vient interrompre le déroulement du récit. Par ailleurs, l’auteur a peu recours à des descriptions détaillées de vêtements, de nourriture… ce qui fait qu’il est parfois difficile au lecteur peu familier de la période de s’imaginer « l’atmosphère » dans laquelle les personnages évoluent. L’accent est délibérément mis sur les pensées du narrateur, pas sur ses actions au quotidien.

Cœur, un iconoclaste visionnaire en rupture avec son temps, nous fait découvrir le monde des marchands qui gravitent autour de la Cour de France au XVe siècle. L’auteur en fait presque un précurseur de la Renaissance, ayant anticipé avant les autres l’importance de l’art et de la création dans la construction du pouvoir politique. Assez imbu de lui-même (« J’ai été l’homme le plus riche d’Occident »), Cœur raconte son ascension et sa chute avec une nostalgie désabusée parfois emprunte d’ironie. Sa psychologie est assez complexe. À chaque épisode de la vie qui le rapproche du pouvoir, à chaque fois que l’un de ses rêves se réalise, Cœur est d’abord déçu, puis il trouve une raison d’agir et un sens à son action.

Les relations que Jacques Cœur entretient avec le roi Charles VII et Agnès Sorel sont au cœur de l’intrigue, et pourtant j’ai trouvé que les scènes clés avec ces personnages manquaient d’émotions. Les relations entre les personnages sont finalement bien moins intéressantes que les développements économiques, politiques et culturels décrits par le narrateur. À ce sujet, j’ai d’ailleurs trouvé que l’auteur appuyait un peu trop lourdement sur le thème principal de son roman, surtout dans les derniers chapitres : le déclin de la noblesse, la fin de l’âge de la chevalerie et des croisades, et l’avènement d’une nouvelle ère faisant la part belle à la bourgeoisie des commerçants et des financiers, aux artistes et aux explorateurs. Comme l’explique Jean-Christophe Rufin dans sa postface, « Jacques Cœur est l’homme de cette révolution ».

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